Philippe BOYER
la beauté du diable
Qu'on imagine un instant le K. du Château kafkaïen déambulant dans les pièces désertées du palais de l'année dernière à Marienbad ; ou plutôt d'une copie de ce palais-là qu'on aura reconstruit pierre à pierre à l'intérieur d'un vaisseau spatial et fantôme, condamné à errer dans le cosmos jusqu'à la fin des temps ; qu'on imagine enfin les derniers survivants de la planète terre embarqués sur ce vaisseau-là, et ne sachant plus très bien, à l'instar des insulaires de Bioy Casarès dans l'invention de Morel, s'ils ne sont pas après tout de simples copies d'eux-mêmes. On commencerait alors à se faire une petite idée du roman de Jean de Bengy, fabuleux, littéralement. Car c'est bien en effet d'une fable qu'il s'agit, la fable qui commence à hanter notre fin de siècle, spectrographie peu rassurante d'un monde dans lequel nous vivons peut-être déjà sans le savoir, comme morts. Voilà, dira-t-on, beaucoup de références et beaucoup d'enthousiasme pour un livre qui n'est après tout qu'un premier roman. Mais Don Quichotte ou La Recherche ne sont jamais que des seconds romans. Passons donc sur l'ancienneté. Le livre de Bengy est une oeuvre littéraire accomplie et rare.
Dans ce palais donc, espace d'outre-monde, il ne reste guère que des fonctions dont on aurait perdu le sens et la jouissance : le pouvoir, le savoir, la guerre, l'amour ; et des êtres réduits à mimer les gestes et les mots d'un temps et d'un monde perdu dont ils n'auraient conservé que bribes et déchets de mémoire ? Se souvenant vaguement d'un train, d'un café, d'une pièce ou d'une odeur d'herbe. Car toute réalité, dans cette fable opaque à force de transparence, semble désormais recouverte d'une fine couche de laque, surface lisse, impénétrable, sous laquelle règles et codes ne peuvent fonctionner qu'à merveille, là où plus rien d'humain n'en vient entamer la perfection. Au point qu'on ne serait pas surpris si le nom de l'auteur lui-même avait été recouvert d'un pseudonyme, de ce nom de Benjy (à l'orthographe près ) qui, dans Le bruit et la fureur de Faulkner, laisse à penser que la folie, en certaines circonstances pourrait être le mode le plus pertinent de la raison. A moins que poussée jusqu'à son impensable extrémité, la Folie du monde n'atteignant à la raison la moins discutable, celle de la mort elle-même ?
Toute forme, inerte ou humaine, est ici découpée, détourée, dessinée du trait le moins hésitant, et d'autant plus abstraite qu'elle est plus précise, d'autant plus morte qu'elle est plus parfaite. Dès lors la vie n'est plus repérable que d'un léger tremblement de l'air, de la couleur jaune d'une robe ou de la tentative forcenée de faire remonter à la surface du sens quelque chose qui ressemblerait encore vaguement à un dialogue. "J'ai sillonné sans fin cet univers vide à la recherche d'un bruit, d'une trace, du bout de papier oublié, du petit déchet qui m'aurait prouvé qu'un jour le mouvement animait ces lieux, j'ai cherché la petite tache et n'ai rien trouvé" Le simple goutte-à-goutte d'un robinet qui fuit devient dans ces conditions explosive manifestation du vivant.
La fable enfin n'est pas seulement historique mais proprement métaphysique. La terre n'est pas le centre du monde, on le sait depuis Copernic ; l'homme descend du singe, on le sait depuis Darwin ; l'homme n'est plus maître en sa demeure, on le sait depuis Freud. C'était déjà beaucoup. De la quatrième blessure dont Bengy -j'aime décidément de plus en plus à croire que c'est bien le benjy de FaulKner qui a écrit ce livre- nous conte aujourd'hui la fable, saurons-nous nous remettre aussi bien que des trois premières ? Depuis le commencement du monde, l'homme n'a cessé de penser qu'il pouvait maîtriser toujours mieux la nature. Lui faut-il admettre aujourd'hui que c'est l'humanité toute entière, relayée par les pouvoirs qui la gèrent, l'exploitent, la trompent, l'écrasent, et peut-être un jour finiront par la détruire, qu'il n'est plus maître en sa planète ? Qu'il est un seuil au-delà duquel, tendre à plus de maîtrise, c'est aller sûrement vers la mort ? "Car la rationalité d'une organisation poussée à une telle extrémité pourrait être pure démence si elle n'était animée par la volonté d'aboutir à la perfection ; alors seules des maisons mortes borderaient le désert des rues." Telle est la beauté du Diable : mirage de cette perfection témoignant de ce que la mort seule est immortelle.
Philippe BOYER
...à suivre..