Michel SICARD
dans la "Nouvelle Revue Française"
Le rideau se lève sur une énigmatique ville menacée où la vie semble être retenue pour quelques moments encore. Tout va disparaître, on assiste dans une clarté exemplaire aux derniers préparatifs du repli avant l'assaut final. Vous verrez cela avec une netteté hyperréaliste, comme si tout devait rester gravé pour toujours. Les escarmouches, les batailles rangées qui ne manqueront pas de se produire, derniers soubresauts de cette cité en décomposition, ne sont que les trajectoires visibles, en balles traçantes, de réseaux plus complexes d'arrangements internes, de désirs articulés d'un individu à l'autre selon un ordre rigoureux.
Pour ce roman, Jean de Bengy a choisi de nous montrer l'action non pas telle qu'elle se fait dans l'unité de l'acte ou de l'intention qui la dirige, mais par la saisie extérieure, excentrée, de tous les mouvements périphériques qui la composent. Le texte prend ainsi un un aspect singulier ; quelque chose se défait dans nos habituelles narrations, pour nous montrer la trame même de nos actions, de nos décors, de nos vies, comme perçue par un observateur étranger ne comprenant pas consubstantiellement les enjeux ni les codes, mais étant capable de repérer minutieusement tout cela. On pourrait dire : n'était-ce pas le projet de Camus dans Meursault ? Mais quelque chose s'est transformé : en déportant le pathos du héros solitaire à un milieu pluriel, passant du Je au Il ou Elle, le "point de vue" se décentre et s'objectivise ; et le "monde" dans lequel la narration se déploie est un univers fortement durci, où les charnières de composition des pièces (hommes, objets, mots) quittent le terrain de l'impression sensible pour s'affirmer autrement. Cette société kafkaïenne , complexe et bureaucratique, on vous en montrera les intensités fonctionnaires circulant dans un tissu de vie collective.
Le cadre ? un palais, un symbolique palais présidentiel -sans qu'on sache exactement de quelle présidence il s'agit -, avec ses secrétaires, ses policiers et ses militaires... Donc la machinerie du pouvoir, de l'Inévitable Pouvoir, si celui-ci est bien resserrement, recentrement sur un enjeu, un but à indéfectiblement poursuivre. Toute cette stratégie a pour but le maintien strict d'un système, ses relations, ses objets, ensemble intenable à faire perdurer, contre les puissances de la dispersion, dans une éternité conquise. Ce projet exaltant, idéal politique certes, visant à conserver ce qui appartient au domaine public, devient aussi l'enjeu de la mimesis du texte qui répertorie à outrance, cherche à retenir obstinément les actes , les attitudes, les paroles, les objets : ce qui monte sur le devant de la scène, c'est l'appareillage des vocabulaires, celui du commandement, ou du vêtement, ou de l'amour, se côtoyant, se confrontant, s'émulant, pour produire dans une telle zone une minime effervescence, non absente d'un certain lyrisme - ais effusion d'une nature autre, immanente.
Dans cette entreprise, ce qui retient le scripteur, c'est le temps. Tangentiel aux objets, aux mots, il naîtrait surtout de la durée s'engendrant aux parcours des organisations concrètes ou mentales et, par-delà, au texte. C'est une collections d'instants accumulés, ou de poses, ou de postures, rendus inaltérables, et qu'on voudra ensuite remis en mouvements. Les mots, pôles-porteurs, "substance de la durée" pareils à ce mobilier dont une armée d'ouvriers assure la parfaite maintenance, se verront emportés par cette syntaxe souple mobilisant en lianes le déroulé des phrases, pour instaurer une durée convexe, constituant aussi mimétiquement, une "illusion de l'immortalité". Cette tension dans le texte, parallèle aux hantises thématiques de permanence, de stabilité, se produirait au carrefour de l'offensive narrative des séquences, et d'une interrogation plus profonde sur le langage, sur la nature de signe comme double du réel, et donc susceptible en retour de toutes sortes de permutations, mise en liberté des simulacres pouvant, dans des partitions élémentaires, être recomposés autrement. Ce projet d'un édifice total, où s'aboliraient les différences par une valorisation égale de tout parcours, ou branchement, ou relation d'ordre, et qui trouve sa juste évocation symbolique dans la fiction de ce palais si admirablement réglé, sera évidemment la parfaite mise en abyme de ce que l'œuvre ambitionne, en tant qu'entrée en démocratie des mots, des sens, des situations, des discours. Ce roman est une épopée de la victoire de l'œuvre/ouvrage, du signe retenu, mémorise, et installé dans une permanence conquise, contre le clapotement indéfini de l'instant et de la matière. Et seul ce temps baroque, produit par l'infinie circularité des parcours possibles, est à même de ralentir la course à la dégradation des choses, au péril du retour au néant.
Ce qui nous tient, c'est ce regard phénoménologique, ou ethnologique, qui balaie les évènements, les sensations repérables, les langages constitués avant qu'on nous livre, ou pas, la clef de l'énigme. Le texte en fin de course se recentre, l'attention se fixe sur un sens - c'est son but que de rivaliser avec l'objectivité de l'archive- , ou reste en suspens. Voilà un livre intenable fait pour nous alerter sans rien nous révéler ,pour laisser notre attention en éveil,le détail ne se résolvant pas dans un ensemble signifiant. On voit naître par la bande, malgré ub style pétrifiant, des moments de retrait, où s'indique "ce qui doit rester enclos et préservé du grand mal des mots". Moments de poésie intense, le langage se retire, et le silence peut signifier plus que le dire : ce sont ces silences, les véritables discours, quand des fentes de la structure un peu de sève s'écoule .Cela vaut autant que le regard objectal; ou les monologues personnels rapportés, comme si tout au fond ne devait rester qu'un entre-deux, un infime balancement entre ce qui se construit positivement, comme un édifice inaltérable, et ce qui s'échappe, ce qui se renverse -tels les régimes- ou se permute.
Nous voici renvoyés à deux stratégies, deux pulsions s'échangeant, l'une pétrifiante et l'autre dispersive, admirablement tenues ensemble, loin des discours unidimensionnels. Cette instabilité de la structure ontologique dessinerait assez un point de vue post moderne importé dans le roman. Que l'ouvrage de Jean de Bengy, quant à la lecture, soit aussi cela : la plénitude inaliénable d'un espace irréductible laissé mutique à ses propres forces contradictoires, travaillant les écarts, habitant les silences.
Michel Sicard