François PLUCHART

 dans "L'art vivant"

 

Récit dense et envoûtant, "LA QUATRIEME BLESSURE" de Jean de Bengy est un livre tel qu'on en rencontre rarement. Récit? On pourrait tout aussi bien écrire : poème d'amour, essai sur le langage, roman de guerre, traité de politique, répertoire des concordances secrètes ou tableau d'histoire contemporaine. On aurait omis l'essentiel qui est l'efficacité de son écriture et la finesse de son interrogation.

En fait, ce livre se présente plutôt comme une peinture sérielle.  On pense au travail de Mel Bochner ou d'Henri Maccheroni. Ici, la langue est méthodique, presque objective. Sa concision lui permet d'englober la mouvance du monde et de superposer à tout instant les diverses réalités qui le composent, de telle sorte que les significations s'entrelacent en permanence, que l'amour voisine naturellement la mort ou que les machines à détruire fonctionnent à la perfection dans un décor à leur mesure, d'une grandiose immobilité, parmi les senteurs humides, la qualité des sons et la justesse des couleurs, là sur la verdeur du gazon, devenu liquide végétal sous la plume de l'auteur.

"LA QUATRIEME BLESSURE" est un livre complexe qui unit subtilement la participation sensuelle au monde et la réflexion sur la vie, la mort, le pouvoir et la logique. On est ici à l'opposé de   l'impressionnisme et du pointillisme aussi bien que de la froide et ennuyeuse description. C'est que, à l'instar d'un peintre contemporain, Jean de Bengy introduit simultanément plusieurs points de vue et ne s'attache qu'aux éléments fondamentaux et archétypiques des personnages, des situations et des lieux. Ainsi, le pouvoir est incarné par un chef interchangeable, la guerre est définie à travers quelques unes de ses plus parfaites réussites, l'amour est perçu dans sa relation chair à chair et mot à mot, chaque fonction est décrite avec une surprenante méticulosité. La force de l'écriture de Jean de Bengy est d'ignorer l'accessoire au profit d'une analyse minutieuse des comportements sociaux qui renvoient au sens universel et à une interrogation fondamentale sur la marche du monde, de la même manière que son regard de peintre découvre la violence insoutenable d'une tache rouge dans le bel ordonnancement d'une garde-robe. Elle lui permet de consacrer plusieurs pages à la description de l'effacement systématique d'une ville, de l'attitude d'un serviteur ou de l'acharnement de certains hommes à tenter de guérir  les incurables blessures du temps. Certes, cette précision recouvre un sens profond, et l'auteur ne se prive pas de laisser transparaître son sentiment lorsqu'il oppose les " victoires infimes, passagères et grandioses" du travail de la main à la vanité et aux certitudes mathématiques et philosophiques. Derrière cette attention à la compétence et à la patience de l'artisan  dont chaque geste "s'inscrit irrémédiablement dans la matière" se profile une conception politique sereine et audacieuse, celle d'un combat de chaque instant entre l'ordre et le désordre, entre  ce qui est déjà acquis et peut-être reperdu à tout moment. L'auteur revient souvent ,et sous des formes diverses, à cette méthode qui écarte l'action spectaculaire au profit d'une analyse constante de ce qui se déroule sous nos yeux, par exemple dans une belle métaphore sur la progression de la pensée à travers l'évolution architecturale et urbanistique d'une ville. Face aux clameurs et au tumulte, il y a la matérialité des faits et cette des corps. Par là, Jean de Bengy trace des percées nouvelles dans la pensée contemporaine et s'inscrit, par la médiation du mot, dans les préoccupations les plus actuelles et les plus aiguës de l'art corporel.

Cette matérialité est prégnante à chaque moment du livre, aussi bien dans la tension du rapport sexuel que dans les déterminismes qui génèrent et font agir les personnages.  L'auteur prend grand soin à souligner les fonctionnements mimétiques des êtres : celui des conseillers, celui des amants ou celui des soldats qui meurent embrassés sous les balles. En réponse au déterminisme des rôles qui structure l'organisation sociale, Jean de Bengy s'attache à en analyser longuement les conséquences sur l'écoulement du temps à divers niveaux : celui du délitement de la chair à l'endroit de laquelle il remarque que   nul  n'est innocent d'avoir voulu la figer dans une éternité heureuse, celui de l'accumulation d'archives le long d'interminables couloirs, celui du traitement des petites imperfections destiné à limiter temporairement les blessures du temps, celui qui consacre la relativité de la possession des biens, celui qui engendre la perfection administrative dont la langue, claire et précise, est capable de ratisser toute chose ou simplement dans celui de la parole quotidienne que l'autre et autrui n'écoutent pas.

Ce monde préfabriqué, dont Jean de Bengy décrit ce qui pourrait être un de ses derniers moments, est-il donc tout simplement absurde ?  La réponse est à chercher dans une attitude par  rapport à la logique à l'égard de laquelle l'auteur note non sans tristesse et quelque ironie que celle qui se coule dans un moule préparé à l'avance l'emporte bien souvent sur celle qui tente d'interpréter la réalité mouvante. D'où ce perpétuel fonctionnement mécanique des êtres et l'immobilisme inquiétant qui en résulte, celui qui instaure les pouvoirs et en consacre en même temps l'irréalité. Dès lors que l'amour et le pouvoir sont compromis, que reste-t-il au delà des gestes qui transforment la matière et des signes futiles qui façonnent la mémoire et font ainsi évoluer l'espèce humaine à travers sa lente démarche quelque peu titubante ? sans doute le langage, qui est à réinventer en permanence, pur et libre, débarrassé des codes et des déterminismes sociaux, hors de toute logique préétablie, chuchoté, doucement, tendrement, imperceptiblement au creux de la chair, qui est de la matière et, comme telle, apte à la transformation.

On pourrait croire que "LA QUATRIEME BLESSURE" est un livre pessimiste. Il n'en est rien. Ce serait plutôt un livre du doute, ce que porterait à croire les paroles de Jacques Lacan placées en exergue. Mais le doute de Jean de Bengy n'est pas l'opposé de la certitude. Il est une interrogation fine et permanente, lovée au plus profond des schémas traditionnels qu'il examine, non dans un fracas qui resterait tout au plus exemplaire, mais à travers une infinie modulation des gestes, des actes et des mots. Il introduit une parcelle d'ordre dans le chaos et un frisson de sens dans les présupposés linéaires. C'est que chaque goutte d'eau ou de sang, chaque note, chaque nuance de couleur véhicule du sens qui est imperceptiblement transformateur du monde. Voici donc le récit du geste méticuleusement différent dans sa répétition, le récit du dérisoire, le récit de l'infime nuance qui construit, mot après mot, un univers différent. L'écriture de Jean de Bengy donne à ce livre souterrain un caractère lumineux.

                                                                                                        François Pluchart

 

 

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