Gisèle GIAUSSERAND

L'UNITE

 

 

Pour qui n'est pas né mélomane ni amateur d'art, la fréquentation de ceux qui le sont est aussi éprouvante que peut l'être un séjour dans un pays dont on ignore la langue. Je sais cela d'expérience et me suis souvent demandé quelles sensations allument ainsi les regards et délient les langues.

Je peux maintenant l'imaginer.

Dans son livre, Jean de Bengy a transformé le verbe en expressions colorées et la phrase en musique.

Me laissant porter par sa magique incantation, c'est tout l'absolu de l'art,  l'essence des êtres qui m'ont été révélés comme une éclaircie dans un univers de brume.

Jean de Bengy a su marier les mots avec tant de vérité, de rythme et de sensualité qu'une porte s'est  ouverte dans le haut mur de l'incommunicabilité  et que j'ai entrevu un monde immense et étrange.

Je n'étais sensible qu'au seul son du verbe et je suis devenue, le temps d'une lecture, celle dans les veines de qui coulent des notes de musique. Mes yeux ont perçu l'éclat insoutenable de la beauté parfaite, durant quelques instants, j'ai "su".

Revenu à ce monde étroit et silencieux, après une débauche de sons et de couleurs, ne me reste pour le faire chanter que la magie des mots.

Mais, là aussi, l'auteur est sans concession : la recherche de l'absolu et de la perfection, l'impuissance devant la pensée à exprimer par des mots, Jean de Bengy l'écrit en une phrase cruelle de vérité.

"...La quête de nouveaux langages n'a pas pour but de coder la parole, de dresser des barrières et de renforcer les frontières naturelles en ajoutant celle des idiomes mais inlassablement en sont recherchées des formes nouvelles car nul verbe n'a pu remplir la mission que lui assignaient ses créateurs,  aucun n'a réussi à joindre réellement la bouche qui parle et l'oreille qui écoute, la main qui écrit et l'œil qui déchiffre."